Emmanuelle Comtesse - Psychologue Clinicienne

Dis moi comment tu manges Nous ne sommes pas que pur esprit, mais aussi dotés d’une enveloppe charnelle qu’il nous faut entretenir et choyer. Aimer notre corps, c’est avant tout le nourrir, lui offrir ce dont il a besoin, prolonger un geste maternel qui consiste à subvenir aux besoins corporels de l’enfant que nous avons été. Pour des raisons variables, la nourriture n’est pas seulement perçue comme bonne ou mauvaise selon les goûts de chacun. Elle peut être vécue comme une intrusion corporelle (anorexie), une contrainte (boulimie, hyperphagie), ou même une menace en cas de prise de poids importante. Dès lors que l’acte de manger ne suscite pas de plaisir ou ne répond plus à une simple nécessité, mais perturbe la vie du sujet, on parle de troubles alimentaires. Si ces symptômes ne sont que passagers ou récents, l’écoute et les conseils d’un nutritionniste suffisent parfois à retrouver le plaisir de manger de manière équilibrée, tout en restant à l’écoute de ses envies et de ses besoins. Mais si les troubles persistent, mieux vaut consulter un spécialiste, psychologue ou psychiatre, afin de trouver les causes profondes de ce déséquilibre. Qui dit troubles alimentaires, dit fluctuations de poids aboutissant généralement à une surcharge pondérale. Ces kilos en trop ne dépendent pas uniquement d’un apport calorique, mais aussi de facteurs liés au vécu émotionnel ce chacun. Les origines psychologiques de nos déséquilibres alimentaires sont en effet génétiques, environnementales, éducatives et émotionnelles. Tel parent, tel enfant Si l’un de nos parents est obèse, nous aurons 40% de risques de le devenir à notre tour et ce risque s’élève à 80% si les deux le sont. Ce risque n’atteint que 10% si les parents sont minces. Le facteur génétique est déterminant dans la prise de poids, soit. Mais le conditionnement par l’éducation l’est tout autant, surtout lorsqu’il incite à consommer toujours plus, privilégiant la quantité alimentaire à la qualité. Un enfant à qui l’on aura très tôt donné l’habitude de se consoler avec des aliments, ou à qui l’on donne des sucreries avant même qu’il en exprime le désir, aura tendance, à l’âge adulte, à se jeter sur la nourriture à la moindre contrariété ou par simple habitude. Selon le médecin psychiatre Stéphane Clerget*, plus encore que l’influence génétique et environnementale, nos émotions seraient les premières responsables de nos désordres alimentaires. Une structure émotionnelle fragile entraînerait donc des troubles du comportement alimentaire (grignotage, hyperphagie, boulimie, anorexie, etc.), lesquels provoqueraient, à leur tour, une prise de poids. La théorie des trois cerveaux Notre précieux cerveau en contient en réalité trois, chacun ayant une fonction bien définie. Le cerveau reptilien, le plus archaïque de nos trois cerveaux, assure les fonctions vitales de notre organisme en contrôlant son homéostasie (fréquence cardiaque, respiration, température corporelle, etc.). Le cerveau limbique, apparu avec les premiers mammifères, mémorise les sensations agréables et désagréables et stocke nos souvenirs, notamment grâce à l’hippocampe. Il est, chez l’être humain, le siège des émotions et régit nos comportements inconscients. Il comprend l’hippocampe, l’amygdale et l’hypothalamus qui est à la fois le centre de la faim et celui de la satiété. Le cortex, enfin, est, chez l’être humain, le cerveau prédominant. Il contient les deux hémisphères cérébraux et est impliqué dans les fonctions cognitives supérieures (perceptions sensorielles, raisonnement, conscience, langage). Un être humain digne de ce nom est par conséquent gouverné par ses instincts, ses émotions et son intellect. Lorsque notre taux de glycémie diminue, cela provoque une sensation de faim. L’hypothalamus, chef d’orchestre de nos sécrétions hormonales, reçoit des messages de l’organisme criant famine par le biais de messages hormonaux et transmet cette information à son supérieur. Le cortex réalise une synthèse de ce qu’il reçoit et nous comprenons qu’il est temps de se sustenter avant le coup d’hypoglycémie. Ces structures cérébrales communiquent régulièrement entre elles grâce aux connexions qui leur permettent de s’influencer mutuellement. C’est donc au niveau du cerveau que les différentes zones agissent sur le comportement alimentaire et les émotions qui y sont associées. L’image inconsciente du corps Si l’influence des émotions sur nos comportements alimentaires a des répercussions sur notre corps, ce que nous ressentons participe également à la construction de ce que Françoise Dolto appelait l’« image inconsciente du corps ». L’image inconsciente du corps est propre à chacun car elle est liée au sujet et à son histoire, elle est aussi support du narcissisme et demeure par conséquent inconsciente. Cela signifie que la représentation que l’on a de soi peut également expliquer les troubles du comportement alimentaire et que certaines parties du corps se chargent plus facilement de graisse que d’autres, notamment en fonction de leur signification symbolique. Ce schéma émotionnel, tel que le nomme Stéphane Clerget, se met en place progressivement au cours de l’existence et fait l’objet d’un remaniement permanent. Les troubles du schéma émotionnel entraînent des pathologies comme la dysmorphophobie (fixation durable et envahissante sur une partie du corps) ou l’anorexie (refus de s’alimenter), qui témoignent d’un trouble de la relation dans l’enfance (carences, stimulations excessives, maltraitances ou instabilité maternelle) et se manifestent généralement à l’adolescence. Les adolescents concernés par ces pathologies se sentent menacés dans leur intégrité physique. Cette angoisse s’exprime le plus souvent dans leurs cauchemars peuplés de créatures fantastiques et dangereuses à l’allure étrange et déstructurée (mi-homme, mi-robot, alien, etc.). Le schéma émotionnel du corps ne correspond pas au corps réel, mais il en est une représentation abstraite dont chaque partie est empreinte d’émotions et de symboles, signifiant que chacun est doté d’une conception unique et singulière de son propre corps. Avaler ses émotions Notre corps est investi émotionnellement et la façon dont nous mangeons est très souvent soumise aux lois de nos émotions. Ce qui fait dire à Stéphane Clerget que nous sommes, à des degrés divers, des « mangeurs émotionnels ». Le mangeur émotionnel s’alimente en fonction de son état affectif, émotionnel ou psychologique. Manger constitue le plus souvent un moyen d’apaiser une tension, de refouler une pensée négative, de compenser une frustration, d’enfouir un mauvais souvenir ou bien de maîtriser son agressivité. En cela, le fait de manger à l’excès peut être conçu comme un passage à l’acte agressif dirigé contre soi. Les expressions populaires comme « ravaler sa haine » ou « avaler la pilule » illustrent bien cette dimension agressive. La pulsion orale Notre développement psychogénétique passe par trois phases principales, orale, anale et génitale. Chacun de ces stades se caractérise par un mode d’organisation sexuel particulier. La première étape de cette évolution psychique est dominée par la pulsion orale lors des deux premières années de la vie. Le premier mode de satisfaction de la pulsion orale est avant tout buccal. Le nourrisson recherche le sein ou le biberon pour assouvir sa faim, mais il peut aussi prendre du plaisir à sucer ses doigts, sa langue, sa tétine, son doudou, etc. Cette pulsion est vitale parce quelle pousse à s’alimenter. Plus tard, lorsque l’enfant sera en mesure de se nourrir seul, cette pulsion sera assouvie par le fait de manger et de boire, par nécessité et par plaisir. Mais s’alimenter n’est pas toujours un acte serein et agréable. Cet acte quotidien est à la fois douloureux et obsédant en cas d’anorexie, où l’aliment est considéré comme dangereux et devient source d’angoisse. La pulsion orale joue un rôle important dans le comportement amoureux puisque l’on boit les paroles de l’autre, on se nourrit de sa présence… À tel point que l’on oublie parfois de se sustenter. Mais cette diète ne dure qu’un temps et n’a rien de pathologique. Si la pulsion orale est à l’origine de la prise alimentaire, elle est aussi liée à d’autres plaisirs sensoriels comme celui de chanter, de parler, d’écouter et de sentir. Elle est aussi en lien étroit avec la sexualité dans les rapports amoureux et les émotions. Enfin, comme tout plaisir pulsionnel, elle peut être source de culpabilité. Les principales émotions qui nous font manger La tristesse, la peur, la colère, mais aussi l’angoisse, la jalousie et la joie sont des émotions utiles parce qu’elles nous permettent d’identifier ce que nous ressentons. Mais si nous les refoulons, elles peuvent avoir un impact sur le poids. La peur ressentie à l’apparition d’un danger pousse au repli sur soi, à l’isolement lorsqu’elle s’installe de façon permanente, et donc à la prise de poids. Par son effet calmant, la prise de nourriture calme les angoisses et certaines peurs, associées à des pensées erronées (manquer de nourriture rend malade, mincir risque de rendre trop séduisant, etc.), poussent à s’alimenter en excès. La tristesse est toujours liée à une perte, réelle, imaginaire ou symbolique. On peut avoir perdu un amant, un ami, un emploi, un idéal, des illusions. La nourriture va apporter le réconfort et la chaleur humaine recherchés lorsqu’on est triste. Elle remplace l’affect et la graisse qui s’installe progressivement signifie symboliquement ce besoin d’être enveloppé, réconforté. L’ennui se caractérise par un agacement constant, une inhibition de la pensée et des fantasmes, un sentiment de déplaisir constant. Mais l’ennui a une fonction, un objectif inconscient qui est de suspendre le temps, suite à un événement de vie survenu brutalement. S’ennuyer serait donc une tentative inconsciente de maîtriser le temps. En outre, l’ennui empêche l’irruption d’idées noires et protège de l’angoisse de mort. Cette angoisse survient lorsqu’on réalise que les choses ont une fin et le fait d’étirer le temps permet de la conjurer. L’ennui peut aller jusqu’à l’immobilisation motrice, affective et intellectuelle. Manger permet alors de remplir un vide existentiel, mais aussi de retrouver des sensations plus ou moins agréables. Les kilos de l’ennui sont le fruit d’un remplissage illimité, à l’image du temps qui file. Le corps perd symboliquement ses contours et c’est la prise de poids assurée. Si l’anxiété est une manifestation naturelle lorsqu’elle est réaction à un danger immédiat, elle devient pathologique lorsqu’elle est permanente. On parle de troubles anxieux généralisés (TAG), de phobie sociale, d’angoisse d’abandon. Le lien entre anxiété et prise de poids est aisé, dans la mesure où manger a un effet anxiolytique en raison de la montée de glycémie dès les premières bouchées. Il arrive que l’anxiété permanente brûle les graisses, mais dans ce cas, elle a également une action délétère sur certains organes (ulcère, etc.). La colère est un mécontentement prononcé dû au fait que l’on s’est senti blessé et dévalorisé de manière injuste. L’état de colère peut être ponctuel ou bien prolongé. En principe, la sécrétion d’adrénaline provoquée par les accès de colère a un effet coupe-faim, donc dégraissant. Mais ce phénomène est provisoire et le contre-coup de la colère peut annuler ces effets. Une colère s’ensuit souvent d’un sentiment de culpabilité inconfortable et d’émotions négatives qui poussent à s’alimenter de façon excessive pour, cette fois, ravaler sa colère au lieu de l’extérioriser. Or, c’est justement lorsque la colère est larvée, contenue, qu’elle est la plus néfaste pour nos kilos. Contenue, la colère devient haine et se concrétise par de la graisse. C’est pourquoi, il est conseillé de verbaliser le plus possible ce que l’on ressent, même si cela nous coûte un peu en émotion, plutôt que de stocker des mauvaises graisses. Les remords sont pourvoyeurs de kilos émotionnels en raison de leur durée qui peut parfois s’étaler sur toute une vie. Le remords est causé par la conscience ou l’impression d’avoir commis une faute ou une erreur que l’on ne se pardonne pas. Le sentiment de culpabilité est permanent et l’on est rongé par les remords. Selon Stéphane Clerget, l’apport en nourriture et le stockage de graisse permettrait de lutter contre cette combustion interne par des kilos de consolation. On retrouve les mêmes mécanismes pour les regrets. Mais tandis que les remords sont relatifs à ce que l’on a fait, les regrets concernent ce que l’on n’a pas fait. En période de vide existentiel, la nourriture peut avoir une fonction réconfortante. C’est un moyen de calmer ses angoisses. Quand on a un sentiment de vide dans sa vie, métaphoriquement, on se remplit. Pour certaines personnes qui ont une mauvaise image d’elles-mêmes, se gaver, c’est aussi une manière de maltraiter son corps et de se faire du mal, parce qu’elles ne s’aiment pas. Cette pathologie requiert les compétences d’un spécialiste et devra être traitée en psychothérapie. Lorsque la personne aura trouvé un équilibre, elle saura écouter son corps pour repérer le sentiment de satiété et prendre du plaisir à manger sans vouloir se punir. La joie est significative d’un désir satisfait et se traduit par de la bonne humeur. Lorsque manger est une source de joie, il y a peu de risque d’engranger des kilos émotionnels. Les plats que l’on consomme en compagnie d’autres personnes ou avec plaisir ne font pas grossir. C’est au contraire l’absence de joie et pire encore, la culpabilité, qui engendre des kilos émotionnels. Lorsqu’on cultive l’art de la table et que l’on se nourrit de manière raffinée, on limite les apports en nourriture. On mange moins, mais mieux. La joie est donc un sentiment à cultiver sans modération parce qu’elle éloigne les émotions négatives, souvent à l’origine des kilos émotionnels. C’est un fait avéré, la dépression fait grossir. Une étude américaine fait le lien entre l’obésité et la dépression, montrant que des femmes déprimées ou l’ayant été, ont 60% de plus de risques de devenir obèses que celles qui n’ont pas été touchées par cette pathologie. La dépression est un facteur d’embonpoint parce qu’elle provoque un ralentissement des fonctions psychiques et physiologiques. Une personne déprimée passe plus de temps assise ou alitée en raison de la sensation de fatigue chronique caractéristique de cette pathologie. Elle peut voir son appétit diminuer, parce qu’elle a perdu le goût de vivre, mais la plupart du temps, la nourriture vient combler un sentiment de vide existentiel. La dépression est un repli narcissique qui peut aller jusqu’à la régression. Ce qui signifie, entre autres, que la personne retrouve le goût des plats de son enfance, comme les féculents, les sucreries, les laitages et les consomment en grosse quantité sans se donner la peine de les mâcher, mais plutôt en les avalant en grandes quantités. La dépression est occasionnée par une perte, qu’elle soit réelle, imaginaire ou symbolique. Manger permet de compenser cette perte par un apport supplémentaire, voire excessif. Le surpoids engendré par les accès de boulimie a pour conséquence d’entretenir la dépression par une mauvaise image de soi. La mésestime de soi s’accroît avec le trio infernal dépression - obésité - culpabilité. Lorsqu’on est en deuil, le chagrin qui l’accompagne coupe l’appétit un temps. Car la dépression qui s’ensuit entraîne des variations de poids. Dans un premier temps, perdre du poids peut correspondre au désir de faire corps avec le défunt. Dans la plupart des cultures, on mange après un décès pour continuer de lui donner vie. On incorpore le mort et l’on en conserve les qualités. L’hostie, dans la religion chrétienne, vient symboliser cet acte d’incorporation. Perdre un être cher revient à perdre une partie de soi. Pour compenser cette perte, on incorpore un corps mort dont on peut chercher à nier la présence psychique par le déni. Mais un être cher, même mort, ne disparaît pas facilement. Aussi, pour délester l’esprit de son souvenir, le psychisme va d’une certaine manière expulser ce corps mort qui va se convertir en graisse dans le corps. Dans ce cas, la prise de poids est considérée comme une manifestation psychosomatique qu’il convient de traiter comme telle. Sortir de son carcan émotionnel Prendre des kilos émotionnels, c’est se constituer une armure de chair pour se protéger des agressions, des douleurs, des pertes, d’émotions perçues comme désagréables. Pour sortir du carcan dans lequel on s’enferme, au sens presque figuré du terme, il est important de pouvoir s’affirmer et d’arrêter de culpabiliser pour tout. Car le manque de confiance en soi et la culpabilité sont de méchants pourvoyeurs de kilos émotionnels. Aussi, ne cherchez pas à éviter le conflit à tout prix. S’affirmer ne signifie pas agresser. Il en va de même pour exprimer une idée: un désir n’est pas un acte dirigé contre l’autre, et un compromis sera toujours possible en cas de désaccord. Si vous êtes malheureux, faites-le savoir à votre entourage (que cela lui plaise ou non) et ménagez-vous. Pour cela, il faut s’accorder du temps pour lire, penser et éventuellement ne rien faire. Simplement, laisser s’écouler le chagrin sans s’évertuer à le nier, car différer sa peine ne permet pas de guérir. Au contraire, pour dissiper la douleur, il faut avant tout savoir la reconnaître. Une fois la pause tristesse accordée et la douleur évaporée, recherchez les occasions de vous faire plaisir avec des activités que vous aimez et bougez votre corps. En effet, l’activité physique décuple le ressenti émotionnel et augmente la sécrétion d’endorphines, ce qui procure un sentiment d’euphorie. D’une manière générale, cultivez les petits plaisirs quotidiens, les joies simples sans courir après le bonheur absolu. Cette valeur est relative à chacun, donc subjective et exempte de recette. . Et enfin, si vous avez tendance à vouloir tout contrôler, lâchez prise, au moins de temps en temps, car le besoin de tout maîtriser est en partie responsable des kilos émotionnels. Prendre du poids n’est donc pas qu’une affaire de calories, mais bien aussi une question d’émotions que l’on tentera d’apprivoiser ou bien dont il faudra se libérer, tout en apprenant à se protéger, pour (re)trouver le poids qui nous va et s’aimer enfin. * Les kilos émotionnels, Dr Stéphane Clerget, éditions Albin Michel

 

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Psychologue clinicienne diplômée de l’université - Paris VII - DESS Psychologie clinique et Psychopathologie - DEA Sexualité et traumatisme - DU de Victimologie Université René Descartes Paris V - DU Prévention et Responsabilité Université Panthéon Assas Paris II - Certificat Thérapie systémique et familiale, formation Carole Gammer.
N° agrément D.D.A.S.S. (Adeli) : 759318496