Emmanuelle Comtesse - Psychologue Clinicienne

Les accros du jeu

Une attraction fatale, le jeu ? Question de degré si l’on en croit les spécialistes des toxicomanies sans drogue. Si le plaisir se transforme en dépendance infernale et occupe une place centrale dans votre vie, alors oui, vous êtes maladivement accros.

En France, quelques consultations d’addictologie (hôpital Marmottan), puis des associations de joueurs (SOS joueurs) accueillent ceux qui souffrent de dépendances pathologiques et n’arrivent pas à renoncer, seuls, à leur obscur objet du désir.

Tout commence par et pour le plaisir, parce que ça fait du bien au corps et à l’âme. C’est tellement bon que ça devient vital, passionnant, envahissant. Pire qu’une drogue. On en frissonne rien que d’y penser. Les publicitaires ne s’y trompent pas et s’emparent de cette ambiguïté pour leurs slogans : « Ne commencez jamais, vous allez devenir addict… ». Mais est-ce grave docteur si j’aime trop les hommes, si j’aime trop le chocolat, si j’aime trop jouer au poker ?

Si les « vraies » addictions, comme l’alcoolisme, le tabagisme et la toxicomanie sont reconnues par la communauté scientifique, les « fausses », comme l’addiction au jeu, ne seraient qu’une toquade sociétale, un avatar du « politiquement correct » américain qui se serait emparé de toute forme de déviance pour ramener les conduites quotidiennes à leur juste norme. Et pourtant, l’addiction est une maladie, mais une maladie paradoxale car si l’on devient dépendant c’est bien que l’objet du désir est source de plaisir intense.

Évaluer la dépendance

Alors, qu’est ce qui détermine le passage de la jouissance au pathologique lorsque nous nous laissons aspirer par les volutes de nos plaisirs clandestins ? À partir de quand peut-on déterminer si nous sommes maladivement accros à notre console ou à la roulette du casino ? La gravité de la situation s’évalue selon le degré de dépendance au jeu et l’invalidité qu’elle procure chez le joueur, en particulier sur le plan financier, puisque 96,6 % des joueurs et leur famille sont endettés. Pour subvenir à leurs besoins 19,3 % d’entre eux ont commis un ou plusieurs délits. « Je piquais dans la caisse de mon patron, ou j’arnaquais les clients pour subvenir aux besoins de ma famille, raconte Laurent».

Par conséquent, les relations de couple sont altérées et se soldent par un divorce ou une séparation dans 15,7% des cas. Les négligences graves ne sont pas rares : «Je laissais ma fille de un an, seule au moment de sa sieste pour aller jouer », confesse l’ex joueur.

Si les cas les plus extrêmes relèvent d’une addiction aliénante et compulsive, il convient toutefois de  redessiner les frontières entre le normal et le pathologique, entre la dépendance et l’addiction.

De la dépendance à l’addiction

La dépendance est inhérente à la condition humaine. Elle se caractérise par un attachement exclusif à un objet qui fut source d’une expérience de plaisir intense et dont l’absence engendre angoisse et détresse. Malgré la souffrance occasionnée, mais aussi pour l’endiguer si son degré d’intensité est trop élevé, nous avons toujours la possibilité de passer d’un objet de dépendance à un autre. Il est ainsi courant de voir des personnes s’investir excessivement dans le travail ou une activité ludique après une rupture amoureuse, sans que cette nouvelle conduite nuise à leur santé, à leur vie sociale et professionnelle. Il s’agit simplement de trouver un palliatif au vécu de manque affectif jusqu’à la prochaine rencontre.

En revanche, l’addiction peut être envisagée comme une forme tyrannique, extrême et dangereuse de la dépendance.

Pour Marc Valleur, psychiatre et médecin chef du centre médical Marmottan, elle peut se définir selon deux critères essentiels: « le fait de ne pas pouvoir se passer d’un produit ou d’une conduite sous peine d’en éprouver un certain malaise et que ce produit ou cette conduite devienne le centre de l’existence, que plus rien d’autre ne compte pour le sujet ». La notion d’assujettissement devient alors capitale dans l’addiction et la psychiatrie actuelle la considère comme une pathologie de la liberté qu’elle décrit comme « la perte de liberté de s’abstenir ».

Le jeu pathologique : une addiction sans drogue

Le jeu pathologique –gambling, en anglais - est reconnu aux États-Unis depuis 1980. Parmi les définitions officielles, celle du DSM IV (le manuel de psychiatrie américain) fait consensus et ses critères reposent en grande partie sur ceux proposés pour définir la toxicomanie. La typologie des addictions présentées insiste largement sur la conduite addictive comme centre de l’existence et, par conséquent, privatrice de liberté. « Le jeu avait pris toute la place dans ma vie et je ne pensais qu’à ça » se souvient Laurent.

Au même titre que les toxicomanes et les alcooliques, Laurent souffrait d’une addiction, mais d’une addiction sans drogue.

Si l’impact sur la santé physique de ce type d’addiction est bien moindre que celui des drogues, il affecte cependant l’état psychique du joueur et peut déboucher sur des tentatives de suicide. « Il fallait que j’arrête. Je n’avais qu’une idée en tête : acheter un flingue pour me tuer ou faire un braquage », poursuit l’ex joueur. La dépendance est si forte que, depuis une dizaine d’années, des centres hospitaliers ouvrent des services de soins spécialisés pour ce type de pathologie. Les spécialistes admettent toutefois que si les jeux vidéo et les jeux d’argent et de hasard entraînent de fortes dépendances, les conséquences psychologiques et sociales ne sont pas comparables à celles entraînées par l’addiction aux drogues.

Jeux d’argent et jeux vidéos : des problématiques différentes

Il existe plusieurs constellations de joueurs pathologiques et l’on ne peut pas définir un profil psychologique type.

De la même façon que les jeux d’argent et les jeux vidéo ne concernent pas la même population. La différence réside principalement dans l’âge des joueurs, puisque les jeux d’argent concernent essentiellement les adultes, tandis que les jeux vidéo sont davantage convoités par les adolescents et les jeunes majeurs. En outre, les problématiques sont différentes et les conséquences psychologiques ne sont pas les mêmes. Car si toutes les dépendances procèdent d’un état de souffrance, il est certainement moins funeste d’être addict aux jeux qu’à l’héroïne. De la même façon que les dépendances aux jeux vidéo n’ont pas de communes mesures avec le gambling en terme de conséquences sanitaires, psychologiques et sociales.

Les jeux d’argent et de hasard

La dépendance aux jeux d’argent entraîne des problèmes de dettes, des vécus dépressifs, des problèmes familiaux conséquents, parfois des difficultés judiciaires, et, dans le pire des cas, des tentatives de suicide.

Dans les jeux d’argent, on retrouve souvent des dépendances associées. Il n’est pas rare de trouver d’autres addictions parmi les joueurs pathologiques, comme le tabagisme, l’alcoolisme et parfois des troubles des conduites alimentaires.

Là encore, on ne peut pas comparer les toxicomanies et les addictions sans drogue. Car, si dans les premières, le sujet porte directement atteinte à son corps, dans les secondes, il ne le met pas en péril, puisque c’est l’argent qui sert de médiateur. D’une certaine manière, le corps est préservé et l’on peut dire qu’il y a un aspect à la fois conservateur et destructeur dans le jeu pathologique. C’est donc tout le paradoxe de la toxicomanie. Le joueur perd du temps et de l’argent, mais sa dépendance est un aménagement psychique qui lui permet de gérer des affects et parfois des traumatismes, qu’il ne maîtrise pas sur le plan émotionnel. À ce titre, la dépendance peut éviter un suicide.

Les jeux vidéo

Parmi les accros des jeux vidéo on rencontre plutôt des adolescents et de jeunes adultes. Ce sont souvent des personnalités timides, introverties, présentant parfois des troubles anxieux ou des phobies, avec des difficultés à affronter les conflits ou à devenir adulte.

Le jeu vidéo, même lorsqu’ils s’y adonnent de manière abusive, peut les aider à traverser une phase de crise existentielle, à passer un cap difficile, dans un contexte de crise familiale. Ce peut être en raison d’un parent au chômage, d’un déménagement, d’un décès ou encore d’une séparation des parents.

Dans un premier temps, mieux vaut le considérer comme un refuge que comme une addiction. Lorsque des parents viennent consulter parce que leur fils –ce sont très souvent des garçons- passe trop de temps avec sa console, il faut prendre en considération l’ensemble des différents aspects de son existence, avant de se focaliser sur sa dépendance. Si les résultats scolaires ont baissé, on peut effectivement commencer à s’inquiéter et se poser la question de l’échec amoureux ou d’un conflit avec les copains, qui peut expliquer que l’adolescent se retranche derrière ses jeux. L’addiction au jeu vidéo doit être envisagée comme une façon de se protéger contre les difficultés à gérer des relations avec l’entourage et non pas comme un trouble du comportement en soi. Comme pour les autres formes de dépendance, on retrouve cet aspect à la fois conservateur et destructeur.

Addiction avec ou sans drogue, la dépendance pathologique est une maladie, qui comporte ses risques, mais aussi ses avantages. Car quel que soit le mode de conduite adoptée, ou le produit choisi pour s’échapper ou renouer avec des émotions enfouies, l’addiction est une façon de mettre hors de soi ce que l’on s’interdit de faire dans la réalité, un passage à l’acte qui permet d’extérioriser un conflit intime. Parmi la population de joueurs pathologiques, les parcours jalonnés de ruptures et de carences précoces sont fréquents et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la rencontre avec l’objet d’addiction reste une solution d’appoint pour survivre.

 

Emmanuelle Comtesse

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Psychologue clinicienne diplômée de l’université - Paris VII - DESS Psychologie clinique et Psychopathologie - DEA Sexualité et traumatisme - DU de Victimologie Université René Descartes Paris V - DU Prévention et Responsabilité Université Panthéon Assas Paris II - Certificat Thérapie systémique et familiale, formation Carole Gammer.
N° agrément D.D.A.S.S. (Adeli) : 759318496